Quel est le rapport entre la 1ère et la 2ème partie de l’évangile, entre la question posée à Jésus sur une mort collective, un massacre perpétré par Pilate, sa réponse déconcertante et assez peu compatissante, et l’enseignement qu’il donne alors en parabole sur le répit inespéré donné à un figuier qui ne portait pas de fruit ?
Et quel est le rapport entre cet évangile difficile et la 1ère lecture : l’épisode du Buisson ardent dans le Livre de l’Exode ?
Commençons par cette deuxième question pour répondre à la première, en rappelant d’abord que le thème central de ce 3ème dimanche de Carême est la conversion.
« Convertissez-vous, dit le Seigneur, car le royaume des Cieux est tout proche » dit le verset d’acclamation de l’évangile et le Pape Benoît XVI expliquait dans son homélie du 3ème dimanche de Carême le 7 mars 2010 : « Au cours du carême, chacun de nous est invité par Dieu à accomplir un tournant dans son existence, en pensant et en vivant selon l’Evangile, en corrigeant quelque chose dans sa façon de prier, d’agir, de travailler et dans les relations avec les autres.
Jésus nous adresse cet appel non pas en vertu d’une sévérité gratuite, mais précisément parce qu’il se préoccupe de notre bien, de notre bonheur, de notre salut ».
Nous l’avons chanté en entrée : ‘Changez vos cœurs, croyez à la Bonne Nouvelle, changez de vie, croyez que Dieu nous aime’.
Le modèle de la conversion est Moïse. Et au 3ème dimanche, nous avons chaque année en 1ère lecture un texte sur Moïse, qui n’est pas choisi au hasard.
La 1ère année (année A) où l’évangile est la rencontre de Jésus avec la Samaritaine, à qui il demande à boire, la 1ère lecture est le passage où Moïse frappe le rocher dans le désert pour en faire jaillir de l’eau (Ex 17, 3-7).
Nous venons d’en entendre l’interprétation par saint Paul dans la 2ème lecture d’aujourd’hui : « ce rocher, c’était le Christ » (1 Co 10, 6).
L’année suivante (année B), l’année dernière, l’évangile est la purification du Temple et assez logiquement nous avons en 1ère lecture le don des dix commandements qui commencent par l’adoration exclusive de Dieu : « Je suis le Seigneur ton Dieu. Tu n’auras pas d’autres dieux que moi » (Ex 20, 3). On peut être idolâtre à l’intérieur même du Temple.
Et cette année (année C), en face de cet évangile où il est question de morts collectives, dramatiques, que nous qualifierions aujourd’hui d’injustes, la 1ère lecture est l’appel de Moïse depuis le Buisson ardent.
Quel est le lien entre les deux, entre cet évangile et cette 1ère lecture ?
Le buisson ardent a-t-il été choisi en écho au figuier de la parabole, au motif que tous deux sont des créatures végétales ? La Bible applique facilement à l’homme l’image « du buisson sur une terre désolée » ou « de l’arbre planté au bord d’un ruisseau » (Jr 17, 6. 8 ; cf. Psaume 1).
Le lien tient à la parole que le Seigneur dit à Moïse une fois que celui-ci s’est approché du Buisson qui brûlait : « J’ai vu, oui, j’ai vu la misère de mon peuple, j’ai entendu ses cris. Oui, je connais ses souffrances » (Ex 3, 7).
L’apparition de Dieu à Moïse dans le Buisson ardent est provoquée par l’injustice faite à son peuple, sa situation d’esclavage en Égypte, sous les coups des surveillants.
C’est cette injustice collective qui fait que Dieu appelle Moïse, et l’envoie en son nom.
Et c’est vrai pour nous : le Seigneur nous demande de nous engager pour le bien de tous, de toutes nos communautés, de refuser et de lutter contre toutes les injustices. Pas seulement de nous indigner, ce qui est déjà mieux que la résignation ou l’indifférence, mais l’indignation peut être aussi stérile que le figuier de la parabole.
Se convertir, c’est suivre le Christ, le seul Juste, pour avoir en vue le bien commun, le bien de tous et apprendre de lui à lutter contre toutes les formes d’injustice.
L’injustice commence chaque fois qu’une personne n’est pas traitée comme notre égal. Nous venons de fêter saint Joseph, époux de la Vierge Marie, l’homme juste qui ne considérait pas l’homme comme supérieur à la femme. Etre juste, c’est traiter notre prochain comme notre égal. « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Je suis le Seigneur » (Lc 19, 18).
Nous convertir, c’est nous approcher du Christ comme Moïse du Buisson ardent, pour devenir ses christs, dans lesquels Dieu veut se rendre présent comme dans le Buisson ardent pour rayonner de sa lumière et nous rendre immortels.
Si des malheurs du monde, nous nous contentons d’être les spectateurs incrédules, et pire encore de ces païens qui prennent prétexte de la souffrance pour ne pas croire à la bonté de Dieu, nous ne sommes plus des serviteurs mais des créatures inutiles. Et nous risquons de finir comme ce figuier stérile tout juste bon à être coupé et jeté au feu, ainsi que le dit le Christ dans cette autre parabole de l’évangile de saint Jean :
« Moi, je suis la vigne et mon Père est le vigneron.
De même que le sarment ne peut pas porter de fruit par lui-même s’il ne demeure pas sur la vigne, de même vous non plus, si vous ne demeurez pas en moi.
Si quelqu’un ne demeure pas en moi, il est, comme le sarment, jeté dehors, et il se dessèche. Les sarments secs, on les ramasse, on les jette au feu, et ils brûlent » (Jn 15, 1. 4. 6).
Méditons la réponse ici du vigneron au maître de la vigne sur ce figuier qui ne porte pas de fruit : il ne dit pas que c’est un bel arbre qu’il serait dommage d’enlever. Il ne dit pas qu’il peut donner de l’ombre et un réconfort à celui qui en cherche. Il dit qu’il va tout faire pour le sauver : laisse-le encore cette année, le temps que je nourrisse et qu’il retrouve ses racines.
Le Christ s’est engagé pour nous sauver jusqu’à nous donner sa vie, et nous, nous ne chercherions pas à nous engager à sa suite pour permettre à chacun de retrouver ses racines et son identité, et pour lutter contre toutes les formes d’injustice ?
Père Christian Lancrey-Javal, curé
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