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Dieu accorde sa grâce à chacun :

2ème dimanche de Pâques - 28 avril 2019
Dimanche de la Miséricorde

Jn 20, 19-31

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Thomas n’était pas avec les Apôtres quand Jésus ressuscité leur était apparu : pourquoi ? Pourquoi avait-il fait ce choix de ne pas être là ? Qu’avait-il de mieux à faire ? En lisant, à la cinquième semaine de Carême, le récit de la résurrection de Lazare, j’avais été étonné de voir que Marthe et Marie les deux sœurs de Lazare ne demandaient pas à Jésus ‘pourquoi’ leur frère était mort. Pourquoi ? Je veux dire : pourquoi pas de pourquoi ? Les apôtres non plus ne demandent pas à Thomas pourquoi il n’était pas resté avec eux, ou bien l’évangéliste ne juge pas nécessaire de le dire, et nous avons tôt fait d’imaginer une mauvaise raison : pour l’esprit moderne, quand on ne donne pas d’explication, c’est qu’on n’en a pas. Nous sommes si prompts à demander les raisons de nos actes, comme si nous devions sans cesse nous justifier les uns les autres.

Face à Jésus ressuscité, Thomas ne cherche pas à se justifier : il sait qu’il n’est pas menacé. Une prière du Missel dit de Jésus qu’il est « le juge dont on n’a rien à craindre ». Expression parfaite de sa miséricorde. Le jugement final que nous professons dans le Credo, l’article 7, ‘d’où il viendra juger les vivants et les morts’, est en réalité un auto-jugement. Chacun se jugera lui-même. Chacun se juge déjà lui-même : « c’est par le refus de la grâce en cette vie que chacun se juge déjà lui-même, reçoit selon ses propres œuvres et peut même se damner pour l’éternité en refusant l’Esprit d’amour » (Catéchisme de l’Eglise Catholique n. 679). L’idée de damnation est tellement horrible que l’on est choqué : qui peut refuser l’Esprit d’amour ? Celui qui juge et se juge plus sévèrement que Dieu ne le ferait. Soyez miséricordieux, comme votre Père est miséricordieux (Lc 6, 36). Compatissant disait une ancienne traduction. Heureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde.

Jésus non plus ne demande pas à Thomas pourquoi il n’a pas cru les autres Apôtres quand ils lui ont dit : « Nous avons vu le Seigneur ! ». Jésus ne demande pas à Thomas ‘pourquoi’ il ne leur a pas fait confiance. Pourquoi est pourtant une question que Jésus pose souvent dans l’évangile : Pourquoi cherchez-vous à me tuer ? (Jn 7, 19). Pourquoi ne reconnaissez-vous pas mon langage ? (Jn 8, 43). Pourquoi ne me croyez-vous pas ? (Jn 8, 46). Pourquoi m'interroges-tu ? (Jn 18, 21). Pourquoi me frappes-tu ? (Jn 18, 23). Pourquoi pleures-tu ? (Jn 20, 13).
La Justice demande pourquoi. La Justice a besoin de comprendre, elle veut connaître les raisons. La Miséricorde non. La Miséricorde ne demande pas pourquoi. Elle évite ainsi aux plus faibles de mentir. Elle regarde la détresse présente, pas les motifs passés. Jésus au soir de Pâques accorde sa grâce  à ses apôtres : recevez l’Esprit saint.

Que savent-ils de l’Esprit-Saint, la 3ème personne de la Trinité ? Jésus leur en avait parlé, leur a promis l’Esprit de vérité, le Défenseur (Paraclet), l’Esprit du Père, Esprit d’unité, lumière de nos cœurs, de la conscience. Mais que connaissaient-ils de l’Esprit saint ?

« Frères, que demeure l’amour fraternel ! N’oubliez pas l’hospitalité : elle a permis à certains, sans le savoir, de recevoir chez eux des anges » (He 13, 1-2). Peu importe à quels récits de l’Ancien Testament l’auteur fait allusion : recevoir, sans le savoir, des Anges ! Recevoir, sans le connaître, l’Esprit Saint ? Recevoir, sans le savoir, la grâce de Dieu.
Nous le vivons après-coup, en regret : ‘si on avait su’. Le fils d’une femme qui avait montré une extraordinaire dignité dans la souffrance de ses derniers mois m’a dit : si j’avais su que ma mère avait une telle grandeur d’âme, j’aurais cherché à passer plus de temps avec elle, à en profiter davantage. Cette femme ravissante avait eu une vie malheureuse. Sa famille en avait conclu qu’elle n’était ‘pas douée pour le bonheur’. Un blasphème ! Qui peut être doué pour la souffrance ou le malheur ? Certains y résistent mieux que d’autres, nous ne sommes pas égaux devant le mal. Cette femme hypersensible épongeait les souffrances des autres. Sa sympathie passive l’avait révoltée contre Dieu, écœurée par la religion, consentant à une célébration pour ses obsèques, une bénédiction, pas de messe. Elle en voulait trop à Dieu de la souffrance du monde, des injustices permanentes, pas seulement pour elle. Que lui manquait-il ? Le sens de la grâce, du lien personnel de chacun avec Dieu.

Voilà ce qu’on découvre avec Thomas. Avec lui on passe de la sympathie au partage : au contraire de Judas qui était un voleur, Thomas partageait et subissait. Il subissait la souffrance du monde. Il n’était pas là le soir de Pâques parce que c’était trop pour lui. On dit de certains jumeaux qu’ils ressentent ce qu’éprouve leur jumeau. Thomas est le jumeau de l’humanité souffrante. Ce n’est pas tant que « la souffrance rend irascible », comme disait ma défunte pour justifier ses sautes d’humeur, elle rend incrédule. Le corps prend le dessus.

A la différence de l’envahissement de soi par une souffrance qui n’est pas la sienne conduit à la révolte, le partage avec la souffrance d’autrui conduit à l’incrédulité. Le conflit est celui de la liberté qui n’a pas encore rencontré la grâce, qui n’a pas expérimenté le caractère personnel de la Grâce. La rencontre du Christ est ici décisive.

Jésus montre à Thomas ses mains et son côté, les trous de ses mains, l’ouverture de son côté dont était sorti du sang et de l’eau. Le tableau de la Miséricorde divine les fait sortir comme deux rayons de ses mains, et tous les sacrements comportent une imposition des mains du prêtre : recevez l’Esprit Saint.
Est-ce que Jésus a imposé les mains aux Apôtres le soir de Pâques ? Il a soufflé sur eux. Nous faisions cela au baptême des petits-enfants. Le prêtre disait à l’enfant : que demandes-tu à l’Eglise de Dieu ? Le parrain et la marraine répondaient : la Foi. Que donne la Foi ? La vie éternelle. Si tu veux la vie éternelle, observe les commandements : Tu aimeras le Seigneur ton Dieu et ton prochain comme toi-même. Le prêtre soufflait trois fois sur le visage de l’enfant en disant : Sors ! ‘Exi’ (comme dans exorcisme), Va-t-en ! « Sors de cet enfant, esprit impur, et cède la place à l’Esprit-Saint Paraclet ». Ne sois pas incrédule mais croyant.

Dans l’histoire de ma défunte, elle n’avait pas élevé son fils : elle l’avait laissé à ses parents à elle. Grâce à Dieu, la grand-mère était là : la Miséricorde a une mère ou une sœur dont le nom est Providence. Le garçon avait été élevé par sa grand-mère. A l’âge adulte, certain que sa mère l’avait aimé, il lui avait demandé pourquoi elle ne l’avait pas élevé. ‘Je n’étais pas capable de le faire’. Elle était trop douloureuse.
Voyez ces trois figures, ce crescendo : cette femme hypersensible, imprégnée de souffrances qui n’étaient pas les siennes et pour lesquelles elle n’avait pas la grâce, ne pouvait que se révolter. Avant de se montrer extraordinairement digne lorsqu’elle a eu à affronter sa propre souffrance, et qu’elle a pu alors se recevoir de Dieu.
Thomas est le jumeau fusionnel de l’humanité souffrante : marqué par la douleur qu’il subit et partage, il ne se révolte pas mais il n’arrive pas à croire. Il faut la rencontre personnelle du Christ pour le faire passer de l’incrédulité à la foi.
Le Christ Jésus a porté et non pas subi nos souffrances : C’était nos souffrances qu’il portait. Il les a prises en ses mains. Voilà ce qu’il montre à Thomas : j’ai pris sur moi tes péchés pour que tu puisses accueillir mon amour. Mon Seigneur et mon Dieu !

Comprenez-vous pourquoi nous confessons nos péchés ?

Pour pouvoir accueillir son Amour !

Voilà pourquoi la compassion conduit à la prière : nous demandons à Dieu qu’à défaut que la souffrance s’arrête, la personne qui souffre accueille son secours et sa grâce. La grâce et la vérité sont venues par Jésus-Christ. Dieu, par le Christ, accorde sa grâce à chacun. Ce don nous est fait pour que nous croyions que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et pour qu’en croyant, nous ayons la vie en son nom.

Père Christian Lancrey-Javal, curé

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