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Le corps, le langage et le groupe :

2ème dimanche du Carême - 17 mars 2019

Lc 9, 28b-36

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Le ‘corps astral’ fait partie avec les ‘chakras’ de ces termes ésotériques qui sont entrés dans le langage courant. On ne sait pas ce que la notion recouvre, c’est le principe de l’ésotérisme, mais ça parle : nous savons d’instinct que notre corps n’est pas seulement matériel, physique. Nous avons en nous quelque chose de céleste, d’astral, nous ne sommes pas seulement des créatures terrestres, ou plutôt nous sommes des créatures terrestres avec une vocation céleste, tirés du sol et appelés à l’éternité. « Ce qui vient d’abord, ce n’est pas le spirituel, mais le physique. Pétri d’argile, le premier homme, Adam vient de la terre ; le deuxième homme, le Christ vient du ciel. Comme Adam est fait d’argile, ainsi les hommes sont faits d’argile » (1 Co 15, 46-48). Magnifique relecture de la Genèse où « le Seigneur Dieu modela l'homme avec la glaise, l’argile du sol, il insuffla dans ses narines une haleine de vie et l'homme devint un être vivant » (Gn 2, 7). Je vous le disais dimanche dernier, la Création, le paradis originel est compatible avec l’évolution : à un moment donné de l’histoire, Dieu a insufflé son Esprit, empli de Grâce et d’Esprit deux grands singes qui sont devenus Adam et Eve. Il les a comblés de grâce. Il les a élevés à la dignité d’êtres humains.

Adam et Eve étaient-ils au jardin de l’Eden dans un halo de lumière, comparable à celui de Jésus au jour de la Transfiguration ? « Comme Adam est fait d’argile, ainsi les hommes sont faits d’argile ; comme le Christ est du ciel, ainsi les hommes seront du ciel ». Moïse et Élie s’entretiennent avec lui comme nous pouvons parler entre nous, signe de notre humanité : le corps donne à l’âme la possibilité de communiquer, d’entrer en relation, en communion, et la mort, séparation de l’âme et du corps, est l’interruption de la discussion : on n’en parle plus, c’est mort.

Au commencement, à l’Eden, au paradis originel, le corps d’Adam et Eve était peut-être un corps astral, baigné de lumière. Les animaux sauvages n’y touchaient pas. La chute a brisé la grâce, l’harmonie avec Dieu, entre l’homme et la femme, avec la Création. Voyant Jésus avec Moïse et Elie, Pierre propose de dresser trois tentes. « Il ne savait pas ce qu’il disait », dit l’évangile : en cherchant à les retenir ? Non, en voulant les séparer, en proposant une tente pour chacun, « une pour toi, une pour Moïse, et une pour Élie ». Il ne savait pas ce qu’il disait. Autant il a raison de vouloir couvrir cette lumière comme Moïse avait dû couvrir son visage, l’éclat est trop fort – autant il a tort de vouloir les séparer. La grâce ne peut être capturée.

Mes amis, de la réalité du corps, nous sommes incapables d’en saisir la lumière.

L’Ecriture dit qu’après la chute, Dieu revêtit Adam et Eve de ‘tuniques de peau’ (Gn 3, 21), de ce corps de peau qui est le nôtre, que nous couvrons en plus de vêtements. Pourquoi l’auteur sacré dit-il cela ? Que sommes-nous devenus incapables de voir ?

J’ai un couple d’amis, deux artistes, que je ne désespère pas de marier un jour religieusement, qui sont très sensibles aux ondes qui émanent des personnes, que ces ondes soient positives ou négatives, et même animales qu’ils résument d’un mot qui me fait rire : ils disent que cette personne est ‘phéromonée’. Le mot est un peu détourné de son sens qui est ‘la substance émise par un animal à l’intention de ses congénères (la fourmi émet une phéromone pour prévenir ses congénères du danger)’.
Il s’agit moins de séduction, d’affinité, de sensualité, que d’un des très nombreux langages de notre corps : nous ‘communiquons’ par toutes sortes de signaux, olfactifs, visuels, gestuels. Nous en expérimentons les contradictions, les interférences, le désordre des messages que nous pouvons émettre malgré nous. Une amie à la fin de la semaine passée chez sa fille s’était fait remonter les bretelles par son gendre : ‘je n’avais rien dit. Il avait perçu tout ce que je pensais. A croire que mon corps parlait pour moi !’. Oui, notre corps parle pour nous.

Qu’est-ce que la Transfiguration sinon la promesse qu’en étant unis au Christ, en nous laissant conduire et unifier par l’amour, nous ressusciterons avec un corps semblable à celui que les Apôtres ont vu, un corps astral comme un astre de lumière. Un corps qui permet de communier par-delà l’espace et le temps.
Nous avons tous en nous ce corps céleste que nous pouvons percevoir de façon fugace par les yeux de la foi ou de l’amour. C’est arrivé au premier martyr, Etienne, lorsqu’il comparut devant le grand Conseil : tous ceux qui étaient là avaient les yeux fixés sur lui et « son visage leur apparut semblable à celui d'un ange » (Ac 6, 15). L’expérience la plus fréquente est inverse qui fait ressentir les ondes négatives d’une personne ‘corrompue’ : sa parole semble courtoise, son corps est hostile. Ces ondes sont moins négatives que contradictoires.

Voyez dans cette scène l’attention donnée au corps, au langage et au groupe. L’ésotérisme ignore leur profonde unité. La religion en fait ses piliers. L’ésotérisme en multipliant les variables du corps physique, mental, éthérée, astral, … brouille notre lien les uns aux autres, notre appartenance à un groupe, une culture, une communauté. La force de la Transfiguration est de révéler que le corps humain n’est pas seulement terrestre, animal, spirituel, mais qu’il est appelé collectivement au divin.

Lundi dernier, je suis allé sur le chantier d’Eole porte Maillot bénir une statue de sainte Barbe avant le creusement d’un nouveau souterrain. Beau respect d’une tradition de la mine, devant des ouvriers majoritairement musulmans, s’inquiétant du repas hallal qui suivit. J’ai retrouvé auprès d’eux ce qui avait fait le bonheur de ma vie professionnelle passée : l’esprit d’équipe, mieux encore l’esprit de corps. C’est ce qui manque le plus dans l’Eglise (l’erreur de Pierre de vouloir dresser trois tentes séparées). Ces travailleurs de tunnels souterrains sont les plus proches de la vraie lumière, qui savent que leur vie dépend les uns des autres.

Le Père Bernard Bro donnait dans les années 80 deux conseils à ceux qui sont désorientés par ‘la diversité voire la disparité de ce qui est écrit, enseigné, proposé’ dans le domaine religieux, par la profusion en matière d’ésotérisme et spiritualité. « En face de toutes ces réflexions, ces théories, ces livres, il suffit de vous demander : m’aident-ils à prier davantage ? Et deuxièmement, comment parlent-ils de l’au-delà ? La prière et l’au-delà : cela résume tout.
La prière : accepter qu’on ne puisse plus expliquer sa vie sans faire appel à un partenaire, le Christ Fils du Dieu vivant. L’au-delà : admettre qu’on ne puisse plus expliquer sa vie sans tenir compte du but (un catéchisme, une théologie qui ne nous parlerait plus du Ciel est une théologie morte) ».

La prière et l’au-delà. La prière communautaire : accepter qu’on ne puisse pas prier Dieu sans être unis les uns aux autres par le Christ. L’au-delà : admettre que l’espérance est d’être enfin rassemblés. Il ne suffit pas de contempler le Christ transfiguré, il faut entendre la voix du Père, et rejoindre ceux qu’il a appelés et pris auprès de lui. Le corps, le langage et le groupe

Père Christian Lancrey-Javal, curé

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