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Les cinq temps de la vie dans l’Esprit :

Solennité du Christ-Roi - 25 novembre 2018

Jn 18, 33b-37

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Avec la comparution devant Pilate, s’achève la vie terrestre de Jésus, initiée au temps de Noël avec la question posée par les Mages : où est le Roi des Juifs qui vient de naître ? Un païen, représentant de l’Empereur romain, lui demande : es-tu le Roi des Juifs qui va mourir ? C’est le temps de la Passion, où le pouvoir humain cherche à placer sous sa domination Dieu lui-même : ne sais-tu pas que j’ai le pouvoir de te crucifier ? Comme si l’homme avait le pouvoir de vie et de mort sur Dieu ! C’est ce que croient les athées.

Ce n’est pas pour autant la fin d’un cycle même si c’est ainsi que nous le vivons liturgiquement, avant de commencer une année nouvelle.

Je voudrais brièvement reprendre avec vous les cinq temps de la vie de Jésus, qui sont pour nous Chrétiens les cinq temps de la vie dans l’Esprit.

Le premier temps de la vie de Jésus qui rend dérisoire cette violence de mainmise humaine est le temps de la soumission, la soumission de Jésus à ses parents, à la Loi juive, à sa communauté, une soumission librement consentie, que nous avons tous à vivre, qui constitue l’enfance et la jeunesse de toute personne. Jésus enfant était soumis à ses parents. Il est né d’une femme, dit saint Paul dans la Lettre aux Galates, et il est né sujet de la Loi. Voilà la double soumission inhérente à la condition humaine, de tout être humain, à sa mère et à la société. Toute personne qui manque de respect à une femme renie sa propre origine, oublie qu’il est né d’une femme. Ce temps de la soumission n’est pas une étape mais une toile de fond : toute sa vie, le Christ Jésus a été ‘sujet de la Loi’, se conformant aux règles et traditions de sa communauté, fidèle à la prière et aux pratiques légales et religieuses.

Le deuxième temps est le temps de la séparation : l’homme quittera son père et sa mère, sans les renier, normalement, ni renier la Loi. Car la séparation ne saurait se réduire à la question familiale : elle est d’abord morale, au sens le plus noble du terme, séparation du bien et du mal. C’est pour un discernement que je suis venu, dit Jésus, et un des principaux oracles de sa venue présente ce sens moral comme le signe du Messie : « Voici que la jeune femme est enceinte, elle enfantera un fils, et on l’appellera Emmanuel (c’est-à-dire : “Dieu-avec-nous”). De crème et de miel il se nourrira, et il saura rejeter le mal et choisir le bien » (Is 7, 15). La vie morale exige toujours de sortir de son confort. Poussé par l’Esprit, Jésus est conduit au désert.
Voilà mes amis le deuxième temps de la vie dans l’Esprit : l’intégration de la Loi vient former et éclairer la conscience morale de la personne, jusqu’à reconnaître en Jésus notre maître et Seigneur. Séparation du monde car nul ne peut servir deux maîtres.

Cela nous amène au troisième temps de sa vie, auquel les évangiles synoptiques accordent le plus de place : le temps de la mission. Les évangélistes relatent les paroles et les actes de cet homme à ce point unique qu’il comparaît seul devant Pilate. On n’a pas arrêté ses disciples. On ne l’a pas arrêté comme chef de bande, d’autant qu’on n’a pas grand-chose à leur reprocher. Il est véritablement unique, le Fils unique du Père, et sa mission est unique, qui est de conduire au Père, de rassembler dans l’unité les enfants de Dieu dispersés.

Le quatrième temps est celui de la Passion, où apparaît dans toute sa violence l’hostilité du monde. C’est pour un discernement que le Christ est venu qui va le conduire jusqu’à la Croix, et qui impose à chacun, un jour ou l’autre, de prendre parti : celui qui se prononcera pour moi devant les hommes, je me prononcerai pour lui devant mon Père qui est aux cieux. La dispersion des enfants de Dieu n’est pas accidentelle : elle est l’action du Diviseur. Les plus belles aventures humaines que sont les passions amoureuses courent le risque du néant chaque fois qu’elles s’éloignent de Dieu.

Enfin le cinquième temps de la vie de Jésus et de la vie dans l’Esprit, qui justifie que nous célébrions sa Royauté, est le temps de la moisson. Priez le maître d’envoyer des ouvriers pour sa moisson : c’est le temps dans lequel nous vivons, le temps de l’Eglise, et la grandeur du Royaume, où se fait le partage entre le bon grain et l’ivraie, où sont enfin révélées les pensées secrètes de tous les cœurs. C’est le temps du Jugement, qui était la conception antique de la Royauté, du Roi Juge des vivants et des morts.

Ces différents temps ne sont pas successifs : ils s’entrecroisent parce qu’ils sont constitutifs de la vie spirituelle. La Tradition les appelle ‘mystères’ de la vie de Jésus, qu’on ne cesse de méditer et d’approfondir, qui s’éclairent mutuellement. Certains sont à vivre dans la Foi, comme le premier, le temps de la soumission, qui suppose une confiance mutuelle, avec deux critères : le respect et la discrétion, et c’est pourquoi nous parlons de la vie cachée de Jésus, et un objectif : la croissance. Obéir pour grandir. D’autres sont à vivre dans l’Espérance, comme le dernier, le temps de la moisson qui est aussi celui du Jugement. Tous sont à vivre dans la Charité, qui est le cœur de Jésus et de la mission, en laquelle se résume, dit l’Ecriture, toute la Révélation. Dieu est Charité.

Voyez comment la mission est au centre de la vie du Christ et de la vie dans l’Esprit, encadrée par ces deux réalités douloureuses de la séparation et de la passion, de toutes ces séparations à vivre, et de tant d’agressions, négations ou persécutions.

C’est l’erreur de Pilate, qui ne cesse de se reproduire depuis à travers les siècles, d’interroger le Christ sur sa fonction : « Es-tu le roi des Juifs ? ». C’est ce que l’être humain souhaite paresseusement : s’enfermer et enfermer les autres dans une fonction, dont il suffit alors d’évaluer l’utilité. En répondant qu’il est venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité, le Christ nous invite à nous placer sur un autre plan, de la relation, avec ce que cela suppose d’écoute et de dialogue. « Pourquoi vouloir être quelque chose quand on peut être quelqu’un ? » disait Flaubert. Vivre dans l’Esprit consiste à passer de la fonction à la relation, à entrer dans une relation personnelle, intime avec le Seigneur : Quiconque appartient à la vérité, dit Jésus, écoute ma voix (Jn 18, 37).
Vous savez la réaction de Pilate : « C’est quoi la vérité ? » (Jn 18, 38). Il n’était pas loin ; il aurait suffi, au lieu qu’il dise : ‘C’est quoi ?’, qu’il demande : ‘C’est qui ?’

Reprenez ces cinq temps de la vie de Jésus pour avoir une vue d’ensemble de l’évangile : sa soumission familiale et sociale, la séparation pour la mission, la passion pour la moisson. Voyez comment ils s’équilibrent dans votre vie, comment nous acceptons, pour le Christ, bien des épreuves en constatant déjà à quel point la vie dans l’Esprit porte du fruit. Dans la prochaine traduction du Missel de la Messe, on aura le choix entre plusieurs formules d’envoi pour signifier l’envoi en mission de la messe (‘Ite missa est’), en particulier, plutôt que d’aller dans la paix du Christ : « Allez en paix en glorifiant le Seigneur par votre vie ». Le Royaume est là quand nous glorifions Dieu par notre vie.

Père Christian Lancrey-Javal, curé

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