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Lectio divina :

13ème dimanche du temps ordinaire - 1er juillet 2018

Mc 5, 21-43

Est-il vrai qu’une des caractéristiques du monde actuel soit une forme  « d’anxiété nerveuse et violente qui nous disperse et nous affaiblit » ? C’est ainsi que s’ouvre le quatrième chapitre de la Lettre du pape François sur la sainteté (Gaudete et exsultate, n. 111), où il décrit cinq grandes manifestations de l’amour envers Dieu et le prochain qui lui paraissent « d’une importance particulière, vu certains risques et certaines limites de la culture d’aujourd’hui », et que je me propose de reprendre au long de ces dimanches du mois de juillet.

Anxiété, nervosité et violence disent les grâces à demander, les vertus à cultiver : endurance, patience et douceur. Ce sont trois qualités de résistance, pour ne pas se laisser emporter par l’esprit du monde, mais pour se laisser conduire par l’Amour de Dieu. L’amour endure tout. Il supporte tout, il fait confiance en tout, il espère tout. L’amour ne disparaîtra jamais.

Lorsque nous considérons que le monde actuel est fébrile, nous ne disons pas qu’il n’a pas de raisons de l’être. Oui il y a de quoi être inquiets face aux désordres et multiples changements de nos sociétés, y compris structurels.

L’évangile montre que ces réactions ont toujours existé mais elles étaient isolées, localisées, en tout cas minoritaires. L’évangile montre des contrastes forts entre des personnes angoissées et un environnement bien plus stable. Et la pointe du constat est davantage sur l’impact pour nous de cette ‘anxiété nerveuse et violente qui nous disperse et nous affaiblit’ : la dispersion est un trait de notre époque, et l’affaiblissement est incontestable sur le plan spirituel au vu également du nombre d’états dépressifs et de crises existentielles.

Voyez la façon dont l’évangile révèle la force du Christ, cette ‘force intérieure’ que reçoivent ceux qui s’approchent de lui. Jésus est le Sauveur.

Nous en avons une illustration magnifique avec la femme hémorroïsse « qui avait des pertes de sang depuis douze ans ». L’évangéliste nous fait entrer dans son malheur physique et financier : elle avait beaucoup souffert du traitement de nombreux médecins et elle avait dépensé tous ses biens sans avoir la moindre amélioration ; au contraire, son état avait plutôt empiré. Elle se disait : Si je parviens à toucher seulement son vêtement, je serai sauvée. C’est le principe des reliques : des tissus ou morceaux de tissus entrés en contact avec le corps d’un Saint matérialisent un acte de foi, et rendent encore plus concrète une démarche spirituelle. À l’instant, l’hémorragie s’arrête. L’hémorragie : le mot est parlant, de la vie qui s’enfuit.

L’attitude de Jésus, qu’il faut contempler et chercher à imiter, l’attitude de Jésus est remarquable : il s’arrête, se retourne, regarde, demande et attend. Au rebours exact du monde aujourd’hui. On ne peut pas s’arrêter ? On ne peut pas se convertir ? On ne peut pas ouvrir les yeux ? On ne peut pas demander humblement ? On ne peut pas attendre ? Ne serait-ce pas un bon programme pour notre été ?

Le Pape parle d’un monde ‘pressé, changeant et agressif’ (n. 112), qui est le visage du Diable, du Prince de ce monde. « Ce que tu as à faire, fais-le vite », dit Jésus à Judas au Dernier repas.

Rappelez-vous la Cène. Les disciples sont bouleversés : Seigneur, qui est-ce qui va te trahir ? (Jn 13, 25). Celui, dit Jésus, à qui je vais donner le premier morceau du plat, et qui va garder pour lui ce qui lui est donné pour d’autres. Qui prend pour lui, qui ramène tout à soi. Pressé, changeant et agressif, est le comportement de celui qui ramène tout à soi. Voilà un portrait de l’Adversaire, tandis que Jésus est le même, hier, aujourd’hui et toujours, doux et humble de cœur.

Pressé, changeant et agressif, cette instabilité se manifeste par les moqueries qui viennent alors des disciples eux-mêmes ! « Tu vois bien la foule qui t’écrase, et tu demandes : “Qui m’a touché ?” ». Mes amis, qu’il est difficile de parler de choses sérieuses entre nous, y compris avec nos proches, dans nos familles, avec nos amis, sans essuyer ces remarques inutiles, ces petits sarcasmes qui font qu’on n’ose plus parler de ce qui nous tient à cœur.
Et si vous vous efforciez cet été quand une personne vous parle, de la laisser parler ? S’arrêter, se tourner vers elle, la regarder, demander au Seigneur sa grâce, et attendre. Ah, si nous pouvions apprendre à conduire nos conversations entre nous comme nous entrons dans la prière avec Dieu : s’arrêter, se tourner, regarder, demander et attendre.

La suite est spectaculaire avec une agitation de tous les diables, quel que soit le message de résignation transmis au chef de synagogue : « Ta fille vient de mourir. À quoi bon déranger le Maître ? ». A la maison, l’agitation est à son comble, les gens pleurent et poussent de grands cris. Finie la déférence jusqu’alors manifestée à Jésus : quand il dit de l’enfant qu’elle va ressusciter, on se moque de lui.
Ainsi s’explique le lien que font pareillement les trois évangiles entre ces deux histoires, qu’ils racontent de la même façon : enchâssées l’une dans l’autre, la guérison d’une femme à laquelle personne ne fait attention et le retour à la vie d’une enfant décédée. De l’indifférence à l’incrédulité, car à force ne plus faire attention aux autres, on ne croit plus en Dieu. A force de se moquer des autres, on se moque de Dieu. La plupart des moqueurs y succombent.

Dans sa Lettre sur la sainteté, le Pape parle de la force intérieure qui seule rend possible d’endurer les petites agressions quotidiennes. C’est le passage que je préfère tant il s’applique à notre vie : « La force intérieure qui est l’œuvre de la grâce nous préserve de la contagion de la violence qui envahit la vie sociale, car la grâce apaise la vanité et rend possible la douceur du cœur. Le saint ne consacre pas ses énergies à déplorer les erreurs d’autrui ; il est capable de faire silence devant les défauts de ses frères » (n. 116).

La source ? Le Christ ! « La sainteté que Dieu offre à son Église vient à travers l’humiliation de son Fils. Voilà le chemin ! ». « Si tu n’es pas capable de supporter et de souffrir quelques humiliations, tu n’es pas sur le chemin de la sainteté ». Cela ne concerne pas les situations cruelles de martyre mais les humiliations quotidiennes de ceux qui préfèrent garder le silence, ne pas répondre, supporter quelque chose d’injuste. L’amour supporte tout. Il endure tout, il fait confiance en tout, il espère tout.

Le disciple n’est pas plus grand que son maître : Lui le seul Juste a enduré et supporté la plus grande injustice. Ne soyons pas comme ceux qui rendant service, faisant le bien, veulent être appréciés, reconnus et remerciés. Amen, je le déclare : ceux-là ont reçu leur récompense (cf. Mt 6, 1-6.16-18). Mais nous, si nous voulons plaire au Seigneur, apprenons de lui le chemin du Salut : s’arrêter, se tourner, regarder, demander et attendre.

Père Christian Lancrey-Javal, curé

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