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Le rôle social du père :

11ème dimanche du Temps Ordinaire - 17 juin 2018

Mc 4, 26-34

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En ce dimanche de fête des pères, je voudrais que nous réfléchissions au rôle du père. Quelle est non pas sa mission spécifique, que ne pourrait exercer une mère élevant seule ses enfants, mais quelle est la responsabilité qui lui est plus particulièrement confiée, tout en étant constitutive de l’identité humaine, homme et femme ?

Demandons l’intercession de saint Joseph : la fête des pères est la 3ème fête de saint Joseph. La première fête de saint Joseph est le 19 mars, Joseph époux de Marie. La deuxième est le 1er mai, Joseph patron des travailleurs. Et à la mi-juin, nous fêtons Joseph père de Jésus : nous admirons l’exemple qu’il a donné à Jésus. Il a été exemplaire comme mari, exemplaire dans son travail, et exemplaire comme éducateur : c’est Joseph qui a transmis à Jésus la plupart des paraboles de l’évangile.
Notre société urbaine contemporaine a un grand mépris des métiers manuels. Ce n’était pas le cas du temps de Jésus où le métier de charpentier était symbole de connaissances multiples, techniques et psychologiques : le charpentier était un véritable polytechnicien, forgeron autant que menuisier, ingénieur, architecte et psychologue qui devait faire preuve de finesse dans ses relations avec les familles du village dont il connaissait les secrets. Le Talmud s’en fait l’écho : « n’y a-t-il pas parmi vous un charpentier, fils de charpentier pour résoudre cette question ? ». Ou encore : « C’est une chose que nul charpentier, fils de charpentier ne peut expliquer » (cité par le P. Joseph-Marie Verlinde, dans son livre ‘Avec toi Joseph’). 
Autrement dit, il ne faut pas exagérer la rupture qu’a constituée le passage dans la vie de Jésus d’une activité familiale de charpentier à celle d’enseignant, de rabbi. Même si on lit dans l’évangile des remarques acides : D’où lui viennent cette sagesse et cette autorité ? La réponse est : de son père ! Il le dit lui-même : « ce que je dis là, je le dis comme le Père me l’a enseigné » - que nous entendons évidemment de son Père du Ciel, mais rien n’interdit de penser qu’une part vient de Joseph, son père adoptif. Joseph est silencieux dans l’évangile parce que nombre de ses paroles, sentences et paraboles ont été reprises par Jésus. Pourquoi avoir peur de ressembler à son père – dans ce qu’il a de meilleur ?

Le rôle du père est d’éduquer l’intelligence et la volonté de son enfant, des dons de Dieu, et de l’ouvrir à la grâce. Réfléchis ! Utilise l’intelligence que Dieu t’a donnée. Sois fort et courageux (Dieu le répète à Josué quand il prend la suite de Moïse, voyez le début du Livre de Josué). Fais preuve de volonté. Et quoi que tu fasses, prie.

Le père apparaît d’abord à l’enfant comme un puits de connaissances, celui qui sait tout, qu’il peut inlassablement interroger, qui a réponse à (presque) toutes ses questions. L’enfant découvre avec son père la puissance de l’intelligence humaine. C’est magnifique quand un papa montre à son enfant la beauté du monde, l’immensité de la vie. Cela suppose qu’il passe du temps avec lui. Relisez ces paraboles de l’évangile en imaginant Joseph avec Jésus enfant, dans les champs autour de Nazareth, contemplant le grand Livre de la Nature. Joseph parlait à Jésus du règne de Dieu. Bien sûr, il ne pouvait pas, humainement, prendre la mesure de la divinité de son fils. Mais il pouvait montrer à son fils les limites de l’intelligence humaine : l’homme qui a jeté en terre la semence voit bien que « nuit et jour, qu’il dorme ou qu’il se lève, la semence germe et grandit, il ne sait comment ».

Joseph était comme les docteurs de la Loi auprès desquels il avait retrouvé un jour Jésus dans le Temple : il « s’extasiait sur son intelligence et sur ses réponses » (Lc 2, 47). Parler avec Jésus rendait Joseph plus intelligent. Moi-même, c’est comme ça que je suis devenu plus intelligent : en parlant avec Jésus. 
Joseph apprenait de Jésus car il ne cherchait pas à imposer sa vision du monde. Le premier combat qu’a livré le christianisme a été contre l’orgueil de la pensée, la tentation de toute-puissance de l’intelligence qui « exalte indûment la connaissance ou une expérience déterminée, et considère que sa propre vision de la réalité représente la perfection » (Lettre sur la Sainteté, n. 40). Le Pape François dit que c’est le premier ennemi de la sainteté : « Grâce à Dieu, tout au long de l’histoire de l’Église, il a toujours été très clair que la perfection des personnes se mesure par leur degré de charité et non par la quantité des données et des connaissances qu’elles accumulent » (n. 37). Ce que tu as caché aux sages et aux savants, tu l’as révélé aux tout-petits.

Par-dessus tout, qu’il y ait l’amour (Col 3, 14) : le développement de l’intelligence suppose l’éducation de la volonté. Nous insistons sur ‘la volonté du Père’. Nous répétons chaque jour : que ta volonté soit faite. Nous contemplons la façon dont le Christ Jésus, dans un grand cri et dans les larmes, a dit à son Père des cieux : ta volonté et non la mienne. Jésus savait que Joseph avait pris Marie chez lui comme épouse conformément à « ce que l’ange du Seigneur lui avait prescrit » (Mt 1, 24). Et ‘chez lui’ signifie que Joseph ne décidait rien sans l’accord de Marie. 
Le deuxième ennemi de la Sainteté est l’orgueil de la volonté, la tentation de croire qu’il suffit de vouloir, que le progrès serait question d’effort. Est-ce que, quand on veut, on peut ? Non, pas toujours. Même avec la grâce de Dieu ? Non, même avec la grâce de Dieu, tout le monde ne peut pas tout faire. Le Catéchisme de l’Eglise enseigne que la responsabilité d’une action peut être diminuée et même supprimée « par l’ignorance, l’inadvertance, la violence, la crainte, les habitudes, les affections immodérées et d’autres facteurs psychiques et sociaux » (CEC 1735). C’est ainsi que des parents ont abîmé leurs enfants. Nous connaissons tous de ces gens pleins de bonne volonté, qui, tout en parlant de la grâce de Dieu, ne font confiance qu’à leurs propres forces et se sentent supérieurs aux autres parce qu’ils observent des normes déterminées ou parce qu’ils sont inébranlablement fidèles à un certain style catholique (La Joie de l’Evangile, n. 94). Comme l’enseignait saint Augustin, le Seigneur nous invite à faire ce que nous pouvons et à demander ce que nous ne pouvons pas.

L’absence de la reconnaissance sincère, douloureuse et priante de nos limites est ce qui empêche la grâce d’agir en nous, puisqu’on ne lui laisse pas de place pour réaliser ce bien possible qui s’insère dans un cheminement de croissance et de guérison. La grâce n’est pas une aide extérieure à la liberté, une sorte de lumière supplémentaire, mais le moyen d’une régénération radicale de la liberté. L’enjeu majeur de l’éducation est de faire grandir chez l’enfant l’intelligence et la volonté en laissant toute sa part à la grâce : enseigner un juste respect du corps qui n’est pas une enveloppe ; développer la vie intérieure de l’enfant en l’ouvrant au monde, et en lui rappelant sa ‘dépendance’ fondamentale, d’enfant de Dieu et de l’amour. Comme l’intelligence, la volonté est nécessaire mais elle n’est pas suffisante.

Voilà trois aspects essentiels du rôle social du père : donner l’exemple d’une volonté qui peut être parfois à la peine ; d’une maîtrise de soi éclairée par l’intelligence qui domine ses envies ; d’une dépendance assumée dans les relations sociales, professionnelles, l’appartenance à des communautés extérieures à la cellule familiale. Cette fonction sociale du père est déterminante pour la socialisation de l’enfant, l’acquisition d’une juste autonomie. On ne saurait donner meilleurs objectifs à l’éducation : l’intelligence, la volonté et la grâce.

Père Christian Lancrey-Javal, curé

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