Précédentes homélies

Prenons le temps d’écouter :

2e dimanche du Temps Ordinaire - 14 janvier 2018

Jn 1, 35-42

[audio http://www.paroissecompassion.fr/images/mp3/2018-0114-homelie.mp3]

L’appel de Samuel, que nous avons entendu en 1ère lecture, est un texte ou un titre trompeur. Nous l’aimons beaucoup à cause du rôle donné à un jeune enfant plein de bonne volonté, si désireux de rendre service au vieux prêtre Eli à qui il a été confié. Tous les parents rêvent d’un enfant aussi serviable, qui accourt dès qu’on l’appelle. Et on se dit que Dieu aussi aime les enfants obéissants. L’histoire est un peu plus compliquée que ça : le titre exact devrait être non pas l’appel de Samuel mais la répudiation d’Eli.

Quel était le problème ?

Le problème était que les fils d’Eli, Hofni et Pinhas, étaient des voyous, plus exactement des prédateurs sexuels : « ils couchaient avec les femmes qui étaient en fonction à l’entrée de la tente de la Rencontre » qui abritait l’Arche d’Alliance. C’était une abomination. Et le problème était qu’Éli était devenu très vieux. Il entendait raconter ce que faisaient ses fils, et son indulgence était abominable : « Pourquoi mes enfants, leur disait-il, faites-vous de pareilles choses, ces mauvaises choses que j’entends dire par tout le peuple ? Non, mes enfants, elle n’est pas belle, la rumeur que j’entends colporter par le peuple du Seigneur ». Allez vous étonner que les enfants n’écoutent pas.

Lorsque le Seigneur appelle le jeune Samuel, ce n’est pas pour qu’il se mette à sa suite. Non, il est déjà consacré. Le Seigneur appelle Samuel pour lui annoncer ce qu’il va faire. « Samuel ! Samuel ! » Samuel répondit : « Parle, ton serviteur écoute ». Le Seigneur dit à Samuel : « Voici que je vais accomplir une chose en Israël à faire tinter les deux oreilles de qui l’apprendra ». Il va sanctionner Éli ainsi qu’il l’avait prévenu, « à cause de cette faute : sachant que ses fils méprisaient Dieu, il ne les a pas repris ! ».

Le texte dit que Samuel resta couché jusqu’au matin : il n’a pas dû bien dormir. Il craignait de rapporter à Éli la vision. Éli l’appela : « Samuel, mon fils ! » Il répondit : « Me voici ». Éli demanda : « Quelle est la parole que Dieu t’a adressée ? Ne me la cache pas, je t’en prie ». Il fut si insistant que Samuel lui rapporta toutes les paroles sans rien lui cacher. Alors Éli déclara : « C’est le Seigneur. Qu’il fasse ce qui est bon à ses yeux ! ». Cette réponse semble bonne ; elle ne l’est pas car c’est lui Eli qui devait faire ce qui est bon aux yeux de Dieu, et ne pas tolérer de ses propres fils pareilles exactions. Le vieux prêtre Eli est comparable à un évêque qui garde en fonction des prêtres qui se comportent mal.

Je vous parlerai le mois prochain de l’erreur de Samuel qui veut rendre service. Il est plein de bonne volonté : il accourt quand on l’appelle. Mais ce n’est pas ce que le Seigneur lui demande : Dieu veut qu’il écoute. Et qu’il transmette ses paroles : c’est la fonction du prophète, d’avertir.

Devons-nous pour autant proclamer tout ce que nous avons reçu de Dieu ?

Je vous propose de voir cela avec l’évangile, en revenant auparavant sur l’histoire des Mages que nous avions dimanche dernier. La question est la suivante : pour quelle raison les Mages n’ont-ils pas écrit leurs mémoires ou laissé des traces significatives du voyage qu’ils avaient fait et de l’expérience extraordinaire de la vision de l’étoile et de l’enfant-Jésus ?

Justement parce qu’elle était incroyable.

Après la guerre en 45, ceux qui revenaient de déportation n’en parlaient pas parce qu’ils ne pouvaient pas en parler et parce qu’ils ne pouvaient pas être entendus. Quand vous vivez quelque chose d’extrêmement fort, d’atroce ou de sublime, il y a peu de chances que vous puissiez trouver les mots pour le dire. Le jour du terrible accident de car de Millas, il y a un mois, le 14 décembre dernier, j’ai entendu à la radio le récit d’un père de famille dont l’enfant suivait en vélo, était derrière le car : « Il m’a téléphoné au travail, je ne comprenais rien à ce qu’il disait. Alors je lui ai dit : envoie-moi une photo. Et quand j’ai vu, je suis allé chercher mon garçon ».

Il y a des choses dont on ne peut pas parler, dans l’horrible comme dans la grandeur. L’évangile de saint Luc s’ouvre sur l’apparition de l’ange à Zacharie, et l’annonce de la naissance de Jean : Zacharie sort, privé de la parole. « Tu ne pourras plus parler parce que tu n’as pas cru à mes paroles », dit l’ange. Comprenez bien que cette incapacité n’est pas un châtiment : ce serait mesquin et indigne de Dieu. Non, c’est la suite logique de son manque de foi qui le rend incapable d’en parler, de témoigner correctement.

Il en va de même du secret messianique, de l’interdit donné par Jésus de raconter certains de ses miracles. Notamment, après la Transfiguration, Jésus défend à ses disciples « de raconter à personne ce qu’ils avaient vu, avant que le Fils de l’homme soit ressuscité d’entre les morts » (Mc 9, 9). En réalité, ce n’était pas avant que le Fils de l’homme soit ressuscité d’entre les morts mais avant le don de l’Esprit, au soir de Pâques : c’est le don de l’Esprit qui rend capable de parler de Dieu.
Je suis toujours sidéré qu’on me parle tant de l’Eglise, de l’institution ecclésiale, et si peu de Dieu. Que nos discussions soient si peu religieuses qui portent sur les faiblesses humaines bien plus que sur la grandeur de Dieu.

L’histoire de Jean-Baptiste est à cet égard très significative, lui la voix qui crie dans le désert et dont les parents ont été plongés dans le silence jusqu’à sa naissance : Zacharie à cause de la vision, tandis qu’Elisabeth enceinte « pendant cinq mois, garda le secret ». Elle se disait : « Voilà ce que le Seigneur a fait pour moi, en ces jours où il a posé son regard pour effacer ce qui était ma honte devant les hommes ». Son silence volontaire, à la différence de celui de Zacharie, était suscité par la prudence après avoir été longtemps maltraitée et méprisée, mais surtout par le besoin profondément spirituel de vivre cela dans son cœur, en cœur à cœur avec le Seigneur. Il faudra la visite de Marie pour qu’elle soit remplie de l’Esprit-Saint, pour qu’elle puisse partager cette joie, qui éclatera au grand jour au moment de la naissance de Jean.

Jean-Baptiste avait donc été à bonne école avec ses parents, sans que cela suffise : l’évangile dit qu’il « alla vivre au désert jusqu’au jour où il se fit connaître à Israël » (Lc 1, 80). Nous le retrouvons à ce moment-là dans l’évangile, fidèle à lui-même, qui montre Jésus à deux de ses disciples : « Voici l’Agneau de Dieu ». Comme quand il était dans le ventre de sa mère !

La réaction des disciples est immédiate : ils suivent Jésus. Et nous sont données les deux indications qui doivent guider notre année et notre vie : il y a d’abord la nécessité d’une expérience personnelle.  Je peux vous dire beaucoup de choses sur le Seigneur, mais vous ne ferez jamais l’économie d’une démarche et d’une expérience personnelle : venez et vous verrez. En français courant : venez voir. Je pense à la conversion du jeune Jean-Marie futur cardinal Lustiger quand il est entré était-ce un Jeudi saint ? dans la cathédrale d’Orléans. Qui lui a dit ce jour-là : viens voir ? Combien de fois ai-je eu envie de dire à des incroyants de venir à la messe, de venir voir ? Je l’ai souvent dit. Certains sont venus. Et ils ne se sont pas convertis. Pourquoi ? Parce que nous ici présents nous ne nous sommes pas assez convertis. Nous n’avons pas suffisamment suivi la deuxième indication du texte : « Ils allèrent donc, ils virent où il demeurait, et ils restèrent auprès de lui ce jour-là ».

La première étape qui consiste à aller voir est inséparable de la deuxième étape qui consiste à écouter, autant de temps qu’il faudra. Au matin de Pâques, Marie-Madeleine va chercher les disciples : Venez voir. Arrivés au tombeau, ils entrèrent. Ils virent quoi ? La réalisation de la promesse, l’accomplissement des prophéties : « Jusque-là, en effet, les disciples n’avaient pas compris que, selon l’Écriture, il fallait que Jésus ressuscite d’entre les morts » (Jn 20, 10).

Dans la 2ème lecture de ce dimanche, saint Paul rappelle la dignité de notre corps qui est le moyen divin pour entrer en communication les uns avec les autres. Cette communication dépend pourtant de la place que nous laissons à l’Esprit-Saint. Saint Paul en rend témoignage quand il évoque les « visions et les révélations reçues du Seigneur :
Je sais qu’un fidèle du Christ, voici quatorze ans, a été emporté jusqu’au troisième ciel – est-ce dans son corps ? je ne sais pas ; est-ce hors de son corps ? je ne sais pas ; Dieu le sait – ; mais je sais que cet homme-là a été emporté au paradis et il a entendu des paroles ineffables, qu’un homme ne doit pas redire » (2 Co 12, 4). Il a entendu des paroles ineffables, qu’un homme ne doit pas redire. Venez voir. Et prenons le temps d’écouter.

Père Christian Lancrey-Javal, curé

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